vendredi 20 avril 2012

Montesquieu


1 – Montesquieu et son parcours dans la société de son époque.

Né en 1689, Charles-Louis de Secondat, futur baron de la Brède et de Montesquieu fait ses études au Collège des Oratoriens de Juilly, puis accomplit des études de droit, avant de devenir avocat, puis conseiller au Parlement de Bordeaux (ce qui signifie, en fait, magistrat). Héritier d’une charge de « président à mortier », il doit attendre sa majorité pour l’exercer, en 1716. Il est également élu à l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux, où il s’intéresse à de nombreuses matières, comme les mathématiques ou la biologie). D’emblée, il fait partie des plus hautes notabilités de sa région. En 1721, Montesquieu publie, Les lettres persanes, sa toute première œuvre. En dépit d’une interdiction, l’ouvrage rencontre un succès important.

Roman épistolaire, Les Lettres persanes racontent le voyage à Paris de deux Persans, nommés Usbek et Rica : pendant huit années, ils observent la société et le mode de vie des Français, leurs coutumes, leurs traditions religieuses ou leurs institutions politiques, et écrivent leurs impressions à des amis restés en Perse. Le roman parut sans mention du nom de l’auteur, parce qu’il était très critique sur la société et les mœurs politiques de son temps. Á partir de cet instant, Montesquieu décide de se consacrer à l’écriture.

En 1725, il abandonne sa charge de Président du Parlement de Bordeaux et, après avoir été élu à l’Académie Française, il entame une série de voyages en Europe, entre 1728 et 1730, se rendant en Autriche, en Hongrie, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Hollande, et surtout en Angleterre où Montesquieu va rester presque deux années. Cette « période anglaise » est déterminante dans la maturation de sa philosophie politique : s’il avait apprécié le système féodal austro-hongrois, s’il avait été déçu par les systèmes républicains suisse et italien, il tombe littéralement en « admiration » devant l’excellence et l’équilibre des institutions anglaises. Reçu à la Royal Society, il entre également dans la franc-maçonnerie. De retour en France, imprégné du modèle anglais, il s’atèle à ce qui sera son maître-ouvrage, L’esprit des lois.

En 1734, la parution des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, n’est qu’un « intermédiaire » avant que son œuvre de Montesquieu ne soit accompli.

En 1748 paraît enfin L’esprit des Lois. L’ouvrage est immédiatement interdit par la censure royale, ce qui, comme ce fut le cas pour Les Lettres Persanes, ne l’empêche pas de connaître un succès phénoménal à l’échelle européenne. Rome le met à l’index en 1750 et La Sorbonne le condamne en 1752. Montesquieu est affecté par ce « rejet » d’une œuvre qu’il ne juge pas « polémique ». Devenu aveugle, il n’écrit plus rien, sauf un article de l’Encyclopédie, avant de mourir en 1755.

Avant de passer à l’étude de la pensée politique proprement dite, disons quelques mots sur la structure formelle de l’Esprit des Lois : fruit d’un travail colossal qui a duré une vingtaine d’années, durant lesquelles Montesquieu a lu les philosophes, les historiens, anciens et modernes, les récits de voyages, notamment en Orient (le siècle est celui de l’exotisme qui prend sa source dans la publication des Mille et Une nuits par Antoine Galland en 1717), les auteurs anglais particulièrement, jusqu’à se forger une méthode, historique et comparative, qui fera de Montesquieu, non un théoricien abstrait, mais l’un des précurseurs de « l’anthropologie », cette science qui a pour vocation d’étudier les hommes en société. Toute l’œuvre, le projet philosophique de Montesquieu, s’expriment dans cette phrase de l’Esprit des Lois : « J’ai d’abord examiné les hommes et j’ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de mœurs, ils n’étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies. J’ai posé les principes et j’ai vu les cas particuliers s’y plier comme d’eux-mêmes ; les histoires de toutes les nations n’en être que les suites ; et chaque loi particulière liée avec une autre loi ou dépendre d’une autre plus générale ». L’ouvrage compte six « parties », divisées en trente et un « livres », chacun organisé en « chapitres », courts la plupart du temps. Mais ce plan fut, à maintes reprises, critiqué*.

* Note : nombreux sont les « commentateurs » qui ont souligné « l’illogisme » du plan choisi par Montesquieu, quand quatre parties générales semblent s’imposer d’elles-mêmes : la première porte sur la nature et les principes des trois régimes de gouvernement, monarchie, république et despotisme (Livres I à X) ; la deuxième est une réflexion sur le concept (paradigme) de « liberté », avec son fameux chapitre sur la constitution d’Angleterre et la théorie de la séparation des pouvoirs (Livres XI à XIII) ; ensuite, la troisième partie est une « série » de considérations sur le climat, la géographie, l’esclavage, l’esprit des nations, l’économie, le commerce, la religion, etc. (Livres XIV à XVI et Livre XXIX) ; enfin, la dernière partie est toute entière consacrée à l’histoire de la féodalité et du droit français qui constitue une « rupture » radicale dans l’ouvrage (Livres XXVII à XXVIII et Livres XXX à XXXI). L’ouvrage n’a aucune conclusion.

2 – Une notion juridique au cœur de l’œuvre de Montesquieu : la loi.

D’abord, posons-nous une question essentielle : qu’est-ce que Montesquieu entend par « lois » ? Donnons-lui la parole : « Les lois, écrit-il, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; et, dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois, la divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l’homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l’homme a ses lois ».

Par conséquent, la loi est, pour Montesquieu, un « phénomène universel ». Il n’entend pas se limiter, dans l’Esprit des Lois, à l’étude des lois « juridique » et « politique », telles qu’on peut les définir aujourd’hui. Montesquieu fait de la notion de « loi » la règle du Monde, celle qui régit la Nature comme la Culture. En donnant une définition aussi extensive à la loi, il se place dans les pas des jusnaturalistes tels que Grotius ou Pufendorf, en (re)formulant l’existence d’une « loi naturelle » qui orchestre l’univers physique et humain, en le préservant du chaos. Ce qui veut dire, c’est fondamental dans la philosophie de Montesquieu, que l’homme, même s’il dispose de la capacité, unique, de « faire » des lois, obéit, parallèlement, à un certain nombre de lois « qu’il n’a pas faites » ; des lois qui lui préexistent et s’imposent à lui, comme à tout être vivant*.

* (remarque : il serait intéressant de se demander ce que Montesquieu le Philosophe, pas le Juriste, aurait pensé des manipulations génétiques rendues aujourd’hui possibles par les progrès de la Science. Ainsi, aurait-il considéré les « OGM » ou le clonage comme une altération dommageable des lois de la Nature ? Ou, au contraire, comme la preuve du génie/progrès humain dont la capacité à faire des lois s’étend jusqu’à celles de la vie, qu’il peut désormais modifier à sa guise ?)

Montesquieu se rapproche du droit naturel mais s’éloigne du positivisme juridique de Hobbes. Pourtant, il « réinvente » les deux. Il se place à leur « confluence », en cherchant à mettre en lumière le rapport qui existe entre les deux : si l’homme n’a pas prise sur la loi naturelle, en revanche, toutes les lois humaines, malgré leur diversité et leur désordre apparent, ne peuvent s’affranchir totalement de la loi naturelle. Elles subissent l’influence de nombreux « paramètres » physiques, sociaux et historiques tels que « le climat, la religion, les maximes du gouvernement, les exemples du choses passées, les mœurs et les manières ».

Parti à la recherche d’une définition universelle de la loi naturelle, Montesquieu découvre la diversité des lois humaines. Il constate que chaque peuple a une histoire, des valeurs et que les lois dont il se dote sont très largement le fruit de cette histoire et de ces valeurs. Ainsi, écrit-il : « les lois doivent tellement être propres au peuple pour lequel elles sont faites que c’est un très grand hasard si celles d’une nation peuvent convenir à une autre ».

C’est en cela qu’on peut considérer que Montesquieu est un « précurseur » des « sciences sociales » telles que la sociologie, l’ethnologie, et plus particulièrement « l’anthropologie », cette science sociale par excellence qui a vocation à étudier la diversité des comportements humains, sans exclusion de race, de culture, d’histoire, ou d’aire géographique, en se fondant sur une méthode comparative qui vise à mettre à jour les règles communes à tous les hommes vivant en société. On pourrait dire que Montesquieu a « une définition anthropologique de la loi », c’est-à-dire qu’il en recherche l’universalité à travers la loi naturelle et la diversité des lois humaines, dans l’espace et dans le temps. Ses nombreux voyages, en Europe, lui ont donné une « vision plurielle de l’humanité ».

Montesquieu fait la démonstration de la diversité des systèmes juridiques, tout en soulignant le fait que toutes les législations ont en commun leur finalité, à savoir être des modes de régulation des rapports entre les hommes en société. C’est sur ce point qu’il va concentrer ses efforts : non pas sur les lois, mais sur leur « esprit ».

L’« esprit des lois », c’est l’ensemble des « rapports » qu’incarnent les lois et qu’elles entretiennent entre elles. En fait, pour s’exprimer en termes contemporains, on peut dire que Montesquieu considère que les lois forment un « système », dont il faut déterminer la « logique ». Il établit des « rapports de causalité » entre les lois entre elles et avec leur environnement physique, social et culturel. Mais au-delà de cette attitude pragmatique et relativiste en apparence, il cherche bien à déterminer quelles sont les meilleures lois. Et ses efforts, se portent en premier lieu sur les « lois politiques », c’est-à-dire sur les « institutions », qu’il compare et évalue, à travers l’utilisation de « trois modèles » hérités du fond des âges.

3 – Une réflexion institutionnelle : la théorie des trois gouvernements.

Disons-le clairement, c’est sur ce point et sur le suivant, que réside tout le génie de Montesquieu. Malgré son titre, l’Esprit des Lois, est avant tout une réflexion sur la politique. Selon Montesquieu, il existe trois grands types de « gouvernements », de « régimes » politiques, ou plus largement, de « sociétés ».

  • les républiques (qui se divisent entre démocraties et aristocraties).
  • les monarchies.
  • les despotismes.

Notons que Montesquieu ne reprend pas « telle quelle » la trilogie aristotélicienne (monarchie, oligarchie, démocratie). Il préfère réunir « démocratie » et « aristocratie » sous un seul et même vocable de « république », en les désignant comme des Etats « gouvernés par plusieurs » et séparer « monarchie » et « despotisme », comme deux formes très différentes d’Etats « gouvernés par un seul ». Surtout la « classification » de Montesquieu marque un progrès considérable dans l’analyse politique, parce qu’il détermine pour chaque « nature » de gouvernement un « principe » directeur. Il écrit à ce sujet : « Il y a cette différence entre la nature du gouvernement et son principe, que sa nature est ce qui le fait être tel, et son principe ce qui le fait agir. L’une est sa structure particulière, et l’autre, les passions humaines qui le font mouvoir ». Le principe directeur des républiques est « la vertu », celui des monarchies est « l’honneur », et celui des despotismes est « la crainte ». Il convient donc d’examiner ces trois « systèmes politiques » et leur « logique » propre, afin d’observer la manière dont Montesquieu les présente, les justifie et les critique, du point de vue juridique et politique, comme de celui philosophique, voire anthropologique.

a) La vertu (et la modération) des républiques.

Avant de les répartir entre « démocraties » et « aristocraties », Montesquieu définit les « républiques » comme des régimes politiques dans lesquels, citons-le, « le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la puissance souveraine ».

Il puise ses modèles dans l’Histoire antique et médiévale : Athènes et Sparte ; Rome évidemment, avant sa période impériale ; Venise et Gênes, enfin au Moyen Age. Il justifie le « rapprochement » entre démocratie et aristocratie, par le fait que les cités évoquées ont connu les deux types de régimes, tout particulièrement Athènes et Rome.

Le principe premier qui guide le gouvernement des républiques est la « vertu ». Selon Montesquieu, celle-ci est « l’aptitude de chaque citoyen à se soumettre à la loi », que cette loi soit « morale » ou « civique ». La vertu est nécessaire dans les républiques, car tout le monde concourant à la loi, personne n’est au-dessus de la loi : il faut donc que le citoyen soit vertueux, au sens de « respectueux » de la loi. Sans la vertu, accessoirement sans l’éducation qui permet de l’acquérir, la république ne fonctionne plus et elle s’effondre. On l’aura compris, il ne s’agit pas ici de la vertu chrétienne, mais de la vertu au sens antique du terme, c’est-à-dire le « civisme ». D’ailleurs, Montesquieu la définit lui-même ainsi : « ce n’est point une vertu morale, ni une vertu chrétienne, c’est une vertu politique ». La vertu républicaine se résume en « trois amours » : l’amour de la cité, l’amour de l’égalité, l’amour de la frugalité. Elle suppose que « l’intérêt général » passe avant les intérêts particuliers de tous les citoyens qui concourent à la vie de la cité.

Les autres points communs entre les deux types de régimes républicains sont liés à la manière dont on désigne les représentants du peuple souverain. Il s’agit des « lois du suffrage » qui sont fondamentales ; elles déterminent les électeurs et les éligibles, les différents systèmes d’élection, depuis le tirage au sort jusqu’au suffrage censitaire, et les modes de scrutins. Montesquieu évoque les cas des votes publics et secrets.

Toutefois, Montesquieu établit la distinction entre les deux types de républiques. La « démocratie » est la forme de république dans laquelle la « souveraineté » est entre les mains du peuple tout entier, « le peuple en corps », qui est tour à tour le souverain et le sujet. La « vertu » en elle-même est le principe de la démocratie, ce qui sous-entend dans la pensée de Montesquieu qu’il n’y a eu de vraie démocratie que dans l’Antiquité et au Moyen-Âge et que celle-ci ne peut exister que dans des cités ou de tous petits Etats. On trouvera les mêmes considérations chez Rousseau, mais avec des résultats différents.
Au sein des démocraties, Montesquieu opère une distinction supplémentaire entre deux types de régimes : la « démocratie directe » dans laquelle TOUT LE PEUPLE participe régulièrement au gouvernement de la Cité par l’intermédiaire du tirage au sort (l’exemple idéal est ici Athènes) et la « démocratie représentative », dans laquelle le peuple se dote de REPRESENTANTS, dont le nombre et la qualité diffère selon les modes d’élection, de suffrages et de scrutins.

L’autre forme de république est « l’aristocratie » dans laquelle la souveraineté n’est pas entre les mains du peuple dans son ensemble, mais entre les mains de « quelques-uns », élus ou désignés par leur richesse ou leur compétence, ou encore leur appartenance à la noblesse, et à l’égard desquels le reste du peuple est dans une situation d’obéissance, comme des sujets par rapport à un roi. Le principe de la république aristocratique n’est pas la vertu par nature, c’est-à-dire le civisme, mais ce que Montesquieu appelle « la modération ». Il sous-entend par là que les républiques aristocratiques n’ont pas besoin d’autant de vertu que les démocraties, mais il laisse également entrevoir qu’elles sont vouées à disparaître, car la modération est source de « rupture d’équilibre » entre les sujets et les gouvernants. Il y a certainement ici une « faiblesse » dans le raisonnement de l’auteur de l’Esprit des lois, qui justifie assez mal le « rattachement » de l’aristocratie à la famille républicaine.

b) L’honneur des monarchies.

La nature des monarchies, selon Montesquieu est que, même s’il n’y a qu’un seul « souverain », à savoir le Roi, celui-ci ne gouverne pas tout seul, mais en s’appuyant sur ce qu’il appelle « les pouvoirs [ou corps] intermédiaires, subordonnés et dépendants », qui ne sont pas un « défaut » du gouvernement, mais plutôt une « partie » constitutive de celui-ci.

NB : Cela trahit la conception anti-absolutiste de l’auteur de l’Esprit des Lois : pour Montesquieu, la seule véritable monarchie est celle constitutionnelle, sur le modèle idéal de l’Angleterre. En revanche, l’absolutisme à la française est assimilé par notre auteur à une forme de despotisme, comme on le verra ci-après. L’existence des corps intermédiaire constitue un frein à la dérive vers l’absolutisme.

Au rang des différents « pouvoirs intermédiaires », on trouve successivement « la noblesse », qui est historiquement le premier et plus naturel d’entre tous, « le clergé » et « les villes » (incluant les associations professionnelles et les pouvoirs municipaux). L’idée de Montesquieu est ici que les pouvoirs intermédiaires arrêtent et cassent l’élan du pouvoir monarchique, évitant ainsi qu’il ne pèse tout entier sur les sujets. Plus précisément, ces pouvoirs agissent comme des « filtres » qui divisent la puissance royale et lui permettent de s’écouler par des « canaux moyens » qui la rendent moins brutale*.

* Cette thématique des « corps intermédiaires » qui constituent des « communautés naturelles » entre l’Etat et les sujets, sera reprise, durant tout le 19ème siècle, par la pensée de « droite » en opposition au centralisme « jacobin » et à l’égalitarisme de la « gauche ».

Mais, c’est en analysant le principe des monarchies, « l’honneur » que Montesquieu trahit ses choix politiques profonds et son amour immodéré de la constitution anglaise. Pour bien gouverner, le monarque doit s’appuyer sur ses sujets en fonction de leurs compétences respectives. C’est pourquoi, il faut à tout prix éviter que s’instaure une égalité entre eux. Tout au contraire, il est impératif qu’ils aient tous à cœur de se « distinguer » et d’accéder aux hautes charges publiques, c’est-à-dire aux « honneurs » ; c’est cette « passion des distinctions » aussi bien intellectuelles que politiques, qui est le ressort des monarchies, surtout celles constitutionnelles. Et le modèle par excellence de Montesquieu, c’est l’Angleterre.

En ce qui concerne l’absolutisme, Montesquieu « l’incorpore » dans son raisonnement, mais avec des réserves : il reconnaît, à l’instar de Machiavel, qu’il est certes naïf (et vain) d’avoir des exigences morales dans le gouvernement d’une monarchie (« la ruse est permise » si elle a pour but la sauvegarde de l’Etat), mais, dans le même temps, il rejette l’absolutisme extrême qui consiste à supprimer tous les corps intermédiaires et à réunir tous les hommes « à la cour du Roi », car selon lui, rien n’est plus corrompu que le courtisan. Cet absolutisme-là dont le modèle est, cette fois, la monarchie française, est considéré par Montesquieu, comme un despotisme.

c) La crainte des despotismes.

C’est le dernier de trois régimes possibles et le moins intéressant certainement. Il repose sur le pouvoir personnel d’un seul homme, qui gouverne sans le soutien des corps intermédiaires si chers au cœur de Montesquieu et qui ne se maintient au pouvoir que par la force et par la crainte que celle-ci inspire à ses sujets. La « crainte » est exclusive de la vertu et de l’honneur : « il faut donc que la crainte abatte tous les courages et éteigne jusqu’au moindre sentiment d’ambition ».

d) Le problème de la « corruption » des régimes politiques.

Á l’image de Platon, Montesquieu, une fois sa « typologie » des régimes politiques terminée, aborde la question de la dégénérescence des trois formes de gouvernement. Pour lui, comme pour le fondateur de l’Académie, « la corruption » des régimes est une réalité inéluctable. Ainsi, les démocraties se corrompent lorsque l’égalité atteint des proportions extrêmes ; ainsi, les aristocraties se corrompent « quand le pouvoir des nobles devient arbitraire » ; et enfin, les monarchies se corrompent quand les prérogatives des corps intermédiaires, notamment celles de la noblesse et des villes, sont attaquées et réduites à néant. La formule de Montesquieu est ici très révélatrice : « la monarchie se perd lorsqu’un Prince croit qu’il montre plus sa puissance en changeant l’ordre des choses qu’en le suivant ; lorsqu’il ôte les fonctions naturelles des uns pour les donner arbitrairement à d’autres… ». D’ailleurs, et c’est très clair, à ses yeux, la monarchie absolue n’est que la corruption de la monarchie modérée ou constitutionnelle. En définitive, tout est lié : lorsque les « principes » directeurs sont corrompus, la « nature » du gouvernement est altérée et, dès lors, le « système » politique tout entier perd sa cohérence et finit par disparaître.

En dernière limite, Montesquieu réfléchit au meilleur « garde-fou » contre cette corruption des régimes politiques et sa solution fait, logiquement, intervenir la notion de liberté politique. Il faut que les différents pouvoirs, dont il va préciser la nature, restent libres les uns par rapport aux autres. Pour ce faire, il faut qu’ils s’équilibrent entre eux, c'est-à-dire qu’ils doivent être séparés.

4 – Une réflexion politique : de la « séparation » des pouvoirs.

La théorie de la séparation des pouvoirs est « un chef-d’œuvre achevé à l’intérieur d’un chef-d’œuvre inachevé », ainsi que la présentent Jean-Jacques CHEVALLIER et Yves GUCHET dans leur ouvrage, Les grandes œuvres politiques de Machiavel à nos jours, paru chez Armand Colin, en 2001.

La pensée de Montesquieu sur ce point s’exprime toute entière dans cette citation :

« la liberté politique [n’existe que là où] on n’abuse pas du pouvoir ; mais c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; (…) pour qu’on ne puisse pas abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ».

Ce qui n’est pas, il faut en faire la remarque à titre préliminaire, une doctrine similaire en tous points à celle du « rule of law » de Locke. La conception « lockéenne » est celle de « la modération des pouvoirs par la loi » ; en fait, la constitution, considérée comme la norme suprême. Chez Montesquieu, en revanche, l’équilibre des pouvoirs repose plus sur une « séparation organique », que sur leur modération intrinsèque. Et pourtant, le modèle de Montesquieu est le même que celui de Locke, à savoir l’Angleterre et sa monarchie constitutionnelle. Le second a certes contribué à le façonner, mais le premier, un siècle plus tard, en sera le thuriféraire définitif.

Les institutions que Montesquieu décrit dans le célèbre chapitre VI du Livre XI de l’Esprit des lois, celles qu’il prend pour modèle de la théorie de la « séparation des pouvoirs » sont bien celles de l’Angleterre de son temps, qu’il envisage ici comme « régime idéal ». Il existe dans le régime anglais, et dans une constitution idéale, trois pouvoirs distincts : la puissance législative, la puissance exécutive, la puissance judiciaire. Sachant que, dans le texte, Montesquieu définit les deux dernières comme des variantes de la puissance exécutive, puisqu’il écrit : « exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens [en somme, droit public] (…) exécutrice des choses qui dépendent du droit civil [qui se subdivise lui-même en] puissance de juger et puissance de punir les crimes ». La liberté (politique et civile) du citoyen ne peut exister que si ces trois puissances sont séparées, c’est-à-dire, détenues par des hommes (et des organes institutionnels) différents.

Montesquieu constate que seule l’Angleterre pratique véritablement la séparation des trois pouvoirs, même s’il reconnaît que la plupart des royaumes européens sont modérés parce que le Prince ne réunit entre ses mains que les deux premiers pouvoirs et qu’il gouverne, la plupart du temps, en s’aidant de corps intermédiaires. De même, de façon paradoxale, Montesquieu juge qu’il y a moins de liberté dans les républiques italiennes démocratiques telles que Venise qu’en Angleterre, car le Sénat républicain qui les gouverne, réunit entre ses mains les trois pouvoirs.

Montesquieu étudie ensuite les moyens réciproques qui permettent de limiter la marge de manœuvre du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. Si le Législatif n’est pas en mesure d’empêcher l’Exécutif d’agir, il peut « contrôler » l’exécution des lois. Montesquieu admet ici « le principe de responsabilité de l’exécutif devant le législatif », même s’il en pose les limites strictes : nulle assemblée ne peut mettre en cause le Monarque lui-même. En retour, le pouvoir exécutif, c’est-à-dire le Roi, dispose d’un « droit de veto » sur toutes les lois votées par le législatif, puisqu’il n’en a pas l’initiative. Ainsi, il peut s’opposer « aux propositions qu’il aurait voulu qu’on n’eût pas faites ». Enfin, le législatif est divisé, bicaméral, de telle manière que les deux chambres (Lords et Communes) peuvent mutuellement se contraindre, tout en étant elles-mêmes contraintes par un exécutif dont elles peuvent engager ensemble la responsabilité. Cet équilibre pourrait entraîner « l’inertie », mais comme l’écrit Montesquieu : « par le mouvement nécessaire des choses, elles [ces trois puissances] sont forcées d’aller de concert ». C’est la traduction française du système de « checks and balance » propre aux anglais, selon lequel, nul pouvoir ne peut franchir certaines limites sans subir immédiatement une sanction par les autres, qui induit un brusque retour de balancier vers l’équilibre.

Toutefois, à l’issue de la présentation de cet « équilibre idéal des pouvoirs », garantie par la séparation desdits pouvoirs et par l’existence de « freins » juridiques à leur expression, Montesquieu semble donner un rôle prééminent à la noblesse dans le jeu politique et institutionnel.

5 - Le libéralisme « aristocratique » de Montesquieu.

Plus on détaille le système de Montesquieu, plus on remarque qu’il finit, peu à peu, par donner la part belle aux nobles, en tant que corps héréditaire et corps privilégié. Même s’il le fait au nom de la liberté politique du peuple tout entier, ses formulations sont assez troublantes : « Il y a toujours dans un Etat, des gens distingués par la naissance, les richesses et les honneurs ; mais s’ils étaient confondus parmi le peuple et s’ils n’avaient qu’une voix comme les autres, la liberté commune serait leur esclave et ils n’auraient aucun intérêt à la défendre, parce ce que la plupart des résolutions seraient contre eux. La part qu’ils ont à la législation doit donc être proportionné aux autres avantages qu’ils ont dans l’Etat ».

Lorsqu’il détaille, ensuite, la constitution anglaise pour mieux expliquer la manière dont il appréhende la « séparation » des pouvoirs, Montesquieu approuve, une fois encore, le maintien des privilèges de la noblesse ; il approuve le « bicamérisme », non seulement parce qu’il opère une division à l’intérieur même du pouvoir législatif qui est le plus puissant des trois pouvoirs, mais aussi parce qu’à ses yeux, il est bon que le peuple s’exprime dans la Chambre des Communes et que les nobles aient leur propre Chambre des Lords. Les deux catégories sociales ont « des vues et des intérêts séparés ». Il est donc logique que les nobles « forment un corps qui ait droit d’arrêter les entreprises du peuple, comme le peuple a le droit d’arrêter les leurs ». Montesquieu opèrerait-il un lien entre séparation des pouvoirs et séparation des classes sociales, dans le but de favoriser la noblesse sous couvert de liberté ? Montesquieu ne serait-il finalement qu’un nostalgique de la société féodale qui donnait la part belle à la noblesse ? La question doit rester posée, malgré la modernité extraordinaire des conceptions politiques et institutionnelles de l’auteur de l’Esprit des Lois.

 En guise de bilan, on peut dire que Montesquieu est incontestablement au cœur de l’Esprit des Lumières puisqu’il place la vie politique et institutionnelle sous la tutelle de la « séparation » des pouvoirs, qui lui est dictée par la Raison. Il fait de l’Angleterre l’incarnation de l’idéal des Lumières et invente la notion « d’équilibre » qui sera le socle des démocraties à venir. Pourtant, à bien des égards, il reste attaché à l’Ancien Régime. Son apologie des « corps intermédiaires » qui le conduit à faire l’éloge de la noblesse, le montre clairement. Il ne perçoit pas, à l’inverse de Rousseau, les principes d’uniformité et de transparence qui formeront le leitmotiv de la pensée révolutionnaire.

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